Prix Pascal · Manifeste

Pourquoi nous existons

« La machine d'arithmétique fait des effets plus approchants de la pensée que tout ce que font les animaux ; mais elle ne fait rien qui puisse faire dire qu'elle a de la volonté, comme les animaux. »

Blaise Pascal, Pensées

Pascal a construit une machine à calculer. Il a aussi écrit l'un des grands livres de la langue française. Dans cette phrase, il constate que sa machine produit des effets proches de la pensée, puis il ajoute qu'elle ne veut rien. Trois siècles plus tard, la question est toujours la bonne : que devient une œuvre quand celui qui veut et celui qui exécute ne sont plus le même ?

Le Prix

Le Prix Pascal récompense chaque année la meilleure œuvre littéraire écrite avec l'intelligence artificielle.

L'auteur envoie son manuscrit. Il envoie aussi la graine : le texte qu'il a donné à la machine, avec la méthode et les outils qu'il a utilisés. Un jury d'auteurs et de spécialistes de la littérature lit les deux.

Nous demandons la graine parce que l'intention fait partie de l'œuvre. Sans elle, on ne juge qu'un résultat.


I —

L'exception culturelle

L'exception culturelle n'a jamais été une clause de traité. C'est une idée simple : un livre n'est pas une marchandise comme une autre. Sa valeur ne se mesure pas au seul prix de vente, sa production ne suit pas la demande, sa circulation regarde tout le monde. La France en a tiré des règles concrètes : le prix unique du livre, le droit moral de l'auteur, les aides publiques à la création. Elles ne disent pas que l'art vaut mieux que le commerce, mais que le marché ne décide pas seul.

Ces règles ont été pensées contre des distributeurs, puis contre des plateformes. Elles font face aujourd'hui à des machines qui écrivent. Le problème n'est plus le même et les réponses toutes faites ne servent à rien.

Deux reviennent sans arrêt. L'IA va remplacer les auteurs. L'IA ne remplacera jamais les auteurs. La première est un argument commercial, la seconde une incantation. Ni l'une ni l'autre ne demande à voir les textes.

Ce débat concerne beaucoup de monde, et c'est pour cela qu'il se tient mal. Les auteurs y jouent leur métier, les éditeurs leur économie, les juristes des catégories qui ne tiennent plus. Ceux qui construisent ces outils les connaissent mieux que quiconque, limites comprises. Le législateur, lui, doit trancher avant que personne ait eu le temps d'observer. Chacun a raison de son point de vue et aucun ne suffit. Nous voulons les entendre tous.

La France est un bon endroit pour cela. Elle a des chercheurs et des entreprises d'IA de premier plan, une littérature vivante, et c'est elle qui a inventé l'exception culturelle. Nous voulons que la discussion se tienne ici.

Il y a un précédent, à condition de le raconter honnêtement. La photographie apparaît en 1839. Les peintres s'inquiètent, et ils ont en partie raison : en une génération, les portraitistes miniaturistes disparaissent. Baudelaire, en 1859, n'y voit qu'un refuge pour peintres ratés. Puis deux choses arrivent que personne n'avait prévues. La peinture cesse de chercher la ressemblance et invente l'impressionnisme. La photographie devient un art, fait par un homme et une machine, après cinquante ans de refus.

L'analogie a une limite, autant la dire nous-mêmes : la photographie créait un art à côté de la peinture, l'IA écrit dans la même langue et se vend dans les mêmes librairies. Le précédent ne prouve rien ; il rappelle qu'on s'est déjà trompé, dans les deux sens.


II —

L'inclusion culturelle

L'exception culturelle a deux faces. On ne retient que la protection. L'autre, plus ancienne, c'est l'accès. La bibliothèque publique, le prix unique, l'éducation artistique : rien de tout cela ne protégeait les auteurs, tout cela ouvrait les lecteurs. Nous plaçons l'IA de ce côté.

C'est une porte d'entrée. Un adolescent qui fait réécrire un texte, le pastiche, le traduit, le prend en défaut, ne désacralise pas la littérature : il y entre. Ce qui la désacralise, c'est l'ennui. Les enquêtes se suivent et disent toutes la même chose sur le recul de la lecture chez les jeunes. On n'y répondra pas en défendant une porte qui ne s'ouvre plus. Le débat public s'oriente vers un usage encadré de ces outils dès le collège. La littérature doit y être présente plutôt que de le subir.

Cela déplace une inégalité. Écrire est une pratique et une maîtrise de la forme, nous ne prétendons pas le contraire — un prix littéraire serait mal placé pour le faire. Mais l'imagination ne se distribue pas selon le milieu social, alors que la maîtrise de la langue écrite, si. Elle se paie en années d'école, en santé, en temps. Ces outils ne suppriment pas l'exigence de forme : ils changent l'endroit où elle s'exerce. Diriger, choisir, écarter, recommencer. La graine que nous demandons est elle-même un travail de langue, et c'est pour cela que nous la lisons.

Des gens ont un monde à raconter et un obstacle entre ce monde et la page. Les troubles du langage écrit en sont l'exemple le plus clair : la dyslexie n'a jamais empêché personne d'imaginer.

Reste la francophonie. Le français s'écrit sur cinq continents, dans un espace littéraire qui n'a pas de capitale unique. Ces outils abaissent le coût d'entrée pour qui écrit en français loin de Paris. Un prix ouvert à toute la francophonie, jugé en français, ne défend pas un territoire : il donne un lieu à la discussion.


III —

L'intelligence artificielle comme objet artistique

Restent les œuvres.

Le Prix Pascal ne prend pas parti sur la question qui occupe tout le monde : la machine va-t-elle dépasser l'écrivain. Nous ne l'évitons pas par prudence. Nous la trouvons mal posée tant qu'elle porte sur des capacités et non sur des textes. Le prix fait quelque chose de plus simple : un jury lit des manuscrits et choisit le meilleur, avec les critères qu'on a toujours eus pour lire. Un jury a des convictions. Il les applique à des livres, pas à une doctrine.

C'est cette régularité qui en fait un thermomètre. Le même exercice chaque année, des lecteurs dont c'est le métier, un matériau comparable : au bout de quelques éditions, on aura une mesure. On verra ce que ces textes deviennent, à quelle vitesse, dans quels pays, avec quelle part de machine. Les graines, elles, formeront une archive des intentions. Elle vaudra peut-être plus que les manuscrits.

Il y a trois choses à observer et le débat public les confond en permanence. Ce que ces outils imitent, et ce n'est pas rien. Ce qu'ils dépassent, par endroits : la mémoire, la combinatoire, la variation, l'échelle. Et ce qu'ils font autrement, qui est le plus intéressant et dont personne ne parle.

Des formats apparaissent déjà. Un texte qui change à chaque lecture. Un texte qui répond. Un texte qui continue. Le lecteur qui devient une pièce du dispositif. L'écrivain qui dirige un corpus au lieu d'écrire une phrase. Peut-être des formes nouvelles, au sens plein. Ce serait la première fois depuis longtemps.

Puis vient la question de Pascal, que rien de tout cela ne résout. Faut-il vouloir pour être auteur ? Le droit français répond avec un critère, l'empreinte de la personnalité, qui suppose une personne, et il en conclut qu'une œuvre entièrement générée n'appartient à personne. C'est une réponse juridique à une question qui ne l'est pas.

Nous ne la tranchons pas. Nous la posons : à partir de quand un texte produit par une machine mérite-t-il d'être appelé une œuvre, et celui qui l'a produit un auteur ? Nous disons seulement que la réponse ne viendra pas d'un décret, ni de la peur, ni de l'enthousiasme. Elle viendra des textes, si elle vient. Encore faut-il les écrire, dire comment, et les lire.


Notre engagement

Toutes les graines sont déposées avec les manuscrits et lues par le jury. Celle de l'œuvre primée est rendue publique, avec l'accord de son auteur.

Ce n'est ni un aveu ni une précaution juridique. C'est ce qui permet de discuter de quelque chose de réel. Un débat sur la littérature et l'IA mené sans jamais voir ce qu'on a demandé à la machine n'est pas un débat.

Nous ne demandons à personne de choisir entre la machine et l'auteur. Nous demandons qu'on lise avant de conclure.

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